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Stéphanie des Horts / ©Astrid di Crollalanza

Dans les carnets de Stéphanie des Horts

Cette semaine, nous entrons dans les carnets de Stéphanie des Horts, romancière, dont le dernier roman, Les Heureux du monde, vient de paraître chez Albin Michel. Avec passion et précision, elle nous raconte comment elle utilise ses carnets dans la construction de ses biographies romancées. Elle nous parle de Francis Scott Fitzgerald, des Années folles, de l’écriture en couleurs, et on croise même Nicolas d’Estienne d’Orves, écrivain et ami, qui donne d’excellents conseils d’écriture. Entretien.

Que trouve-t-on dans ton bureau ?

Mon bureau est un Louis XVI, qui me suit depuis mon premier livre. On y trouve des mugs remplis de stylos, avec la Reine d’Angleterre, le prince Philip, la duchesse de Cambridge et Lady Diana. Il y a aussi des bustes de Shakespeare, de Jessica Rabbit, de la Reine d’Angleterre. Et j’ai des photos de mes enfants, de mes parents, et un dessous de verre avec Harry et Meghan Markle, que je déteste. Il est taché par mon café. Je pose donc chaque matin mon café brûlant sur Meghan, qui manque tant de respect à la reine d’Angleterre. Et il y a aussi un carnet ! Un petit carnet dans lequel je prends toutes mes notes quand je suis au téléphone ou que j’ai besoin de me souvenir de quelque chose.

Tu n’as qu’un seul carnet ?

Sur mon bureau, c’est le seul, mais pour écrire, j’utilise aussi de grands carnets, qui me sont indispensables. Je ne pourrai pas écrire sans eux, car la plupart de mes romans ont un fond historique. Je les appelle des biographies vivantes. Les recherches historiques sont toutes réalisées à la main, dans de grands carnets, de préférence lignés. Pour mon dernier livre, sur les années 20, j’ai un carnet pour chacune des figures : les Murphy, Hemingway, les Fitzgerald… Ensuite, quand toutes les notes sont prises, je déchire les carnets et je reclasse mes notes. Je peux avoir autour de 150 pages calligraphiées, qui vont se suivre et que je renumérote selon l’ordre que je souhaite. De là émerge un plan. Depuis que j’écris ce genre de livre, cette méthode est essentielle. Je suis très rigoureuse, alors si je n’ai pas de plan, je ne peux pas avancer. Ensuite, je tape le plan sur mon ordinateur, je l’imprime, je gribouille dessus. Avant, je jetais mes notes au fur et à mesure que j’avançais dans le plan. Ce qui est ridicule, puisque des notes peuvent, au fil du livre, revenir pour autre chose. Désormais, je conserve dans ma bibliothèque mes carnets remplis de feuilles déchirées, qui sont le squelette de mes livres. Je ne vais jamais regarder dedans, parce que c’est vertigineux. Loin de moi l’idée de me comparer à ces gens-là, mais j’ai toujours en mémoire les paperolles de Proust. Aujourd’hui, je comprends pourquoi il découpait et recollait. J’ai aussi en mémoire le rouleau de Kerouac. Il restait quelque chose avant le livre. Enfin, je garde aussi mes notes pour une autre raison. Puisque ce sont des biographies, si jamais un jour je suis accusée de plagiat, je peux montrer mes sources. 

Les carnets de Stéphanie des Horts / ©Stéphanie des Horts
Les carnets de Stéphanie des Horts / ©Stéphanie des Horts
Ce problème t’est déjà arrivé ?

J’ai été traumatisée à l’université à Tours, lors de ma maîtrise de civilisation et littérature anglaise (l’équivalent du master aujourd’hui). Je l’ai passée avec un professeur spécialiste de Shakespeare et de son théâtre. Je préparais un mémoire sur le Richard III de Shakespeare, en trois parties : le Richard III historique, le Richard III de Shakespeare et pourquoi Shakespeare a transformé l’histoire en légende pour légitimer le pouvoir Tudor. Quand je l’ai présenté, mon professeur l’a refusé en m’accusant de ne pas l’avoir écrit, parce que c’était remarquable. Donc je n’ai pas eu mon mémoire. Je ne suis pas du tout vindicative, je n’ai rien dit, mais je me vois encore ouvrir le casier de ce professeur et y mettre tous mes brouillons chiffonnés pour lui prouver que c’était bien moi qui l’avais écrit. 

Tu n’as jamais eu justice ?

Jamais. À l’époque, j’avais 23 ans, ce professeur était un grand ponte, et j’étais pleine d’admiration pour lui. Je ne sais même plus où est ce mémoire. Mais cette histoire est assez traumatisante. Depuis, les notes, quand je les prends, je les garde. Si un jour on me reproche quelque chose, j’ai mes brouillons pour preuve. 

Et tout ce travail préalable, finalement, tu pourrais le faire sur ordinateur. Tu as donc un vrai rapport à l’écriture manuscrite. 

Je ne pourrais pas du tout le faire sur ordinateur. Je ne verrais rien. J’ai une mémoire visuelle. Si je prends des notes sur ordinateur, j’ai l’impression que tout est à la même place. Même si je le sors sur une page blanche, je ne le vois pas. Si je le prends sur un carnet, rien n’est à la même place. En plus, j’utilise des couleurs. Quand je cherche mes notes, une photo est imprimée dans mon cerveau, parce que j’ai tout écrit à la main. J’ai un autre exemple. Quand un livre sort, j’ai un document dans mon ordinateur que j’appelle « Mon propos », qui va me servir pour passer à la radio ou à la télévision pour parler de mon livre. Quand le livre sort, j’ouvre ce document, je le remets au propre. Une fois imprimé, je note plein de choses à la main et de couleurs différentes. Là, ça devient un document que je peux enregistrer dans ma mémoire et que je suis capable de restituer. Ma prise de notes est essentielle, parce que si je cherche une information à retranscrire dans un livre, elle est photographiée dans ma mémoire. 

L’écriture manuscrite pour toi est une histoire de mémoire visuelle. 

Absolument. L’ordinateur n’est qu’un outil, ce n’est pas la base de mon travail. 

Une page de l'un des carnets de Stéphanie des Horts / ©Stéphanie des Horts
Une page de l’un des carnets de Stéphanie des Horts / ©Stéphanie des Horts
Peux-tu nous parler un peu de ton nouveau roman, Les Heureux du monde, qui vient de paraître chez Albin Michel ?

C’est mon dixième livre, celui que je préfère et qui a été le plus difficile à écrire. C’est un livre, en deux parties, sur les Murphy, le soleil des Fitzgerald. J’ai voulu écrire un livre fitzgeraldien, je veux bien l’avouer. Dans Gatsby, Tendre est la nuit, il y a toujours une partie de légèreté, d’insouciance, de folie. J’ai donc toute une première partie extrêmement légère avec une bande de personnages qui dansent sur un volcan. Puis, on bascule dans l’horreur. C’est vraiment splendeur et damnation. La vie des Murphy, comme celle des Fitzgerald et des Hemingway, a suivi le siècle. Ce sont les illusions des années folles, la crise de 29, et la Grande Dépression. Le contraste a été très difficile à écrire. Un jour, je croise mon ami écrivain Nicolas d’Estienne d’Orves, et il me dit : « Il faut que tu te lèves à 5 heures du matin, tu auras les idées claires et le monde t’appartiendra. » Il avait raison, et c’est ce que j’ai fait. De 5 à 8 heures du matin, tu es tranquille et personne ne te dérange. Nicolas m’a aidée, et j’y ai vu beaucoup plus clair. J’adore ce livre. Sara et Gerald Murphy forment un couple extraordinaire. Des Américains qui quittent l’Amérique de la prohibition et du conservatisme, et qui arrivent à Paris, village de la culture, où tout se passe. Ils deviennent les mécènes des artistes qui n’ont pas d’argent, des Ballets russes, ils reçoivent chez eux le Groupe des Six. Sara est la meilleure amie d’Erik Satie. Ils aident Fernand Léger. Et un jour, ils inventent la Côte d’Azur. Elle existait, mais on n’y allait pas l’été, parce qu’il était mal vu de se faire bronzer. L’été, les Anglais et l’aristocratie russe partaient à Deauville ou à Biarritz. Les Murphy débarquent au Cap d’Antibes, achètent une maison, reçoivent leurs amis là-bas, et ils lancent la Côte d’Azur. J’ai raconté cette folle histoire d’une bande de gens, meilleurs amis du monde, qui jusqu’au bout de l’horreur restent toujours ensemble. Francis Scott Fitzgerald va d’ailleurs les prendre pour modèles dans Tendre est la nuit. La dédicace du livre est : « Pour Gerald et Sara, tant de fêtes ». 

Pour terminer, est-ce un livre qui t’a donné envie d’écrire ou autre chose ?

J’habitais en Touraine, je m’ennuyais un peu, ma vie en province manquait de culture. Et j’ai eu la chance d’écrire des critiques littéraires pour Valeurs actuelles. Quand tu commences à lire des livres et écrire des critiques, un jour, tu as envie d’écrire aussi. Puis tu oses. Je faisais tous les salons du livre en Touraine. J’en reviens toujours à mon grand ami Nicolas d’Estienne d’Orves, très facile d’accès. Ou encore Patrick Besson. Ce sont des gens qui m’ont soutenu pour que j’écrive. Patrick Besson m’a présenté Jean-Marc Roberts, qui m’a donné plein d’indications pour reprendre mon premier manuscrit. Puis un jour, j’en ai écrit un qui a été pris chez Ramsay. Et c’était le début… 

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