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Sacha Sperling / ©Astrid di Crollalanza

Dans les carnets de Sacha Sperling

Pour inaugurer cette rentrée de septembre, nous entrons cette semaine dans les carnets de Sacha Sperling, écrivain, dont le dernier roman, Le Fils du pêcheur, vient de paraître chez Robert Laffont. Avec passion, il nous raconte comment il utilise ses carnets dans la construction de ses romans, l’importance de l’écriture manuscrite dans son processus d’écriture. Il donne aussi un conseil passionnant aux jeunes qui voudraient se mettre à écrire. Entretien. 

Avez-vous un seul ou plusieurs carnets pour prendre des notes au quotidien ? 

J’ai un carnet dans lequel les livres se dessinent, se construisent. J’ai aussi des annexes à ce carnet, qui sont mon journal et des blocs-notes que je me fais fabriquer chez un imprimeur. Ce sont des blocs blancs. J’y écris pour ensuite recopier dans mon carnet des idées, ou des choses qui me viennent de manière plus fugace. Sinon, je n’ai toujours fonctionné qu’avec un carnet à la fois, toujours à peu près les mêmes : des grands carnets à spirales et lignés. J’écris toujours la date quand je le commence et quand je le termine. 

Vous vous faites donc fabriquer des blocs-notes ? 

En voyage en Californie, à Los Angeles, un hôtel offrait des pads. Ils étaient au nom de l’hôtel, mais d’une taille à laquelle je me suis habitué. J’en avais demandé un certain nombre, et je ne retrouve plus exactement ce format dans le commerce, alors je l’ai fait fabriquer. J’en ai absolument partout chez moi. On ne peut pas faire un mètre sans tomber sur un pad blanc. Je note un numéro, une adresse, une idée, une liste de courses, je gribouille dessus quand je suis au téléphone… Il y a quelque chose d’officiel dans le carnet principal, qui à avoir avec le temps de l’écriture, intime ou de travail, alors que ces blocs-notes ne se ferment pas, sont visibles par tous, sont quotidiens. C’est un luxe que je me suis trouvé. Quand on vient chez moi, les gens sont assez intrigués, intéressés, et voient que ce n’est pas n’importe quel bloc-notes. Il est bien pensé, fait la bonne taille, suffisamment grand pour qu’on puisse y écrire des choses intéressantes, et pas trop pour qu’on s’y perde. 

Dans votre nouveau roman, Le Fils du pêcheur, le carnet est assez présent. Vous écrivez même que le carnet est le point de départ de la reprise de l’écriture. Même si ce n’est pas totalement autobiographique, le carnet a l’air de prendre une place importante dans votre vie. 

C’est toujours vrai pour tous les livres que j’ai écrits. J’écris sur ordinateur et sur carnet. J’utilise les deux et passe de l’un à l’autre. L’écriture manuscrite n’est pas forcément plus intime, on peut écrire quelque chose de très intime sur ordinateur, mais elle est moins réfléchie — sans parler d’écriture automatique. Sur l’ordinateur, on crée quelque chose de manière physique, alors que sur le carnet, c’est un prolongement de soi. À un moment, pour mes livres, tout d’un coup, le carnet s’ouvre, revêt son habit d’importance, prend son caractère solennel. Le Fils du pêcheur est mon cinquième livre, donc cela fait cinq fois que ça m’arrive. Dans le livre, ce moment traduit l’urgence du personnage — qui est un double de moi — de raconter, de réécrire, de revenir. Cette urgence, que l’on ressent quand on ouvre un carnet, revient et s’incarne par ces premières phrases souvent un peu mystérieuses, qui sont comme un retour à soi. 

Les carnets de Sacha Sperling / ©Sacha Sperling
Cela sous-entend qu’il y a des périodes où vous n’écrivez pas. 

Dieu merci, oui, il y a des périodes où j’écris moins ! Maintenant que j’ai cette discipline du journal — je trouve ça juvénile de dire « journal intime », tout est intime et rien ne l’est, surtout dans mon cas. Cette discipline est plus quotidienne puisque j’essaie de faire un point dans ces agendas tous les jours. L’écriture est devenue plus systématique, mais il y a des périodes où il faut être en jachère, où il faut se laisser respirer, laisser la main se reposer, les carnets se terminer. Je ne suis pas en perpétuel état d’écrivain. 

Vous avez évoqué le fait que vous utilisiez en parallèle le carnet et l’ordinateur, percevez-vous une différence entre les deux écritures ? 

Sur l’ordinateur, on est littéralement en face de ce que l’on écrit. On le voit presque sous la forme du livre terminé, et cela donne une conscience, parfois très utile, à cru, de ce que va provoquer une phrase. Tandis que sur le carnet, cela nous appartient beaucoup plus. Je vis le carnet comme un prolongement de moi, alors j’ai tendance à écrire des choses plus intimes, à plus facilement me dévoiler. Je commence le plus souvent par l’écriture sur carnet et je recopie sur ordinateur, avant de corriger, changer. Souvent, je pense aux auteurs, qui pendant des centaines d’années n’ont pas eu ce luxe d’effacer, bouger sur ordinateur. Carnet et ordinateur, ensemble, forment un duo très fort, puisqu’on a la possibilité d’avoir quelque chose de très brut, comme un jus pressé à froid, qui serait le carnet, et de goûter ce jus, y ajouter du sucre, en enlever, recomposer comme on veut. Quand je dois écrire une scène, suivant un plan, c’est parfois plus facile d’aller directement sur ordinateur. Le carnet est un endroit plus mystérieux, on ne sait pas ce qui va venir. L’ordinateur permet de mieux se préparer, de mieux voir et construire. Le carnet est plus spontané, plus à vif. 

Avez-vous des rituels d’écriture ? 

Ce qui est difficile, c’est de recommencer à écrire, de trouver le sujet sur lequel on va passer plusieurs années. Une fois que l’envie est enclenchée et sûre, les rituels et le process ne naissent plus d’une contrainte, mais d’un besoin. Dans ces moments, j’ai vraiment l’impression de faire mon métier, je ne réfléchis plus. Le temps se réorganise quasiment entièrement autour de l’écriture. Quand on n’écrit pas, c’est plus compliqué de s’astreindre à raconter et écrire quelque chose. Quand on est en l’état de l’écriture d’un livre, c’est très automatique et quotidien. Ce sont des périodes formidables. 

Est-ce un livre ou un événement qui vous a donné envie d’écrire ? 

J’aurais tendance à penser que c’est une combinaison de plusieurs choses. Il y a souvent un livre, un auteur. Quand j’ai découvert Bret Easton Ellis et d’autres auteurs, au-delà de me donner envie d’écrire, ce sont des livres qui m’ont donné le sentiment que c’était possible. Non pas que ça ait l’air facile, mais ça correspondait à quelque chose que j’avais l’impression de pouvoir faire. Leur écriture m’était familière. Cela dit, le besoin de dire les choses préexiste à la lecture d’un roman qui le déclenche. Je pense qu’on ne devient pas écrivain par la lecture d’un livre qu’on aime — sinon, il y aurait beaucoup trop d’écrivains, et il y en a déjà beaucoup. (Rires) Je pense qu’il y a aussi un fantasme de la posture d’écrivain. Pour moi, écrivain était un métier de rêve, il y avait quelque chose dans la proposition qui me plaisait. La figure de l’écrivain est très forte, charismatique. À peu près au même moment où j’ai lu les livres qui m’ont donné envie d’écrire, où j’ai commencé à penser que c’était possible, j’ai aussi construit une espèce de petite légende intime et un panthéon des écrivains que j’aimais. Beaucoup de choses entrent en jeu dans ce moment de la cristallisation de cette envie-là. C’est aussi une projection, pas seulement un livre qu’on lit. On est prêt à ce que l’envie se déclenche. 

Pour terminer, auriez-vous un conseil à donner aux jeunes auteurs ? 

Le conseil que je donnerais, c’est d’avoir une ténacité qui ne soit pas grandiloquente ou dramatique. Je ne crois pas à la souffrance dans l’écriture. Il faut très vite, selon moi, quand on a envie de faire ce métier — et je dis « métier », ce n’est pas une passion —, de penser à celui qui lit. L’écriture peut être un plaisir à soi. Si on veut partager ce qu’on écrit avec les autres, c’est peut-être bien de penser vite à un lecteur, de penser que quelqu’un va nous lire. L’écriture, c’est aussi le partage. On a l’impression que l’écrivain réfléchit pour lui, par lui, à sa table, avec son courage et son carnet, mais il faut bien se rappeler que n’est écrivain que celui qui est lu. Je dirais aux jeunes auteurs : écrivez et partagez vite. Donnez-vous du courage en partageant, en prenant des conseils, en voyant les réactions des autres. C’est comme ça que je suis devenu écrivain. J’écrivais et je faisais lire. Le retour des autres, parfois me blessait, mais m’aidait aussi, m’encourageait. Ça permet de comprendre très vite que le lecteur est une part intégrante de la vie de l’écrivain. C’est indéniable et ça se confirme à chaque nouveau livre. On écrit pour soi d’abord, puis très vite pour les autres. 

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