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Mabrouck Rachedi / ©Jean-François Paga pour Grasset

Dans les carnets de Mabrouck Rachedi

Cette semaine, l’écrivain Mabrouck Rachedi nous ouvre les pages de ses carnets, ainsi que les coulisses de son écriture. A l’occasion de la sortie de son nouveau livre Tous les mots qu’on ne s’est pas dits, qui vient de paraître chez Grasset, il nous parle de ses premiers textes, de son premier contact avec son éditrice, et du Père Goriot. Entretien.

Quelle est ton utilisation des carnets ?

J’écris toujours sur des carnets, contrairement à ce que je t’avais d’abord dit, mais pas forcément pour mes romans, c’est pourquoi je n’y avais pas spontanément pensé. Mes carnets sont un peu comme l’air, ils sont présents partout, tout le temps, sans que je le réalise.

Je crois que mon addiction aux carnets a commencé au collège. J’avais été captivé par une anecdote racontée par un prof d’histoire : Léonard de Vinci écrivait à l’envers. De sorte que l’on puisse lire ses notes à l’endroit à l’aide d’un miroir. Je me suis longtemps amusé à reproduire cette écriture inversée. Aujourd’hui, mon écriture à la main est tellement illisible que je sais que quiconque retrouverait un de mes carnets ne pourrait pas le déchiffrer.

J’ai la mauvaise habitude d’égarer mes carnets. Ils sont à moitié remplis, au mieux. Ces morceaux de moi éparpillés sont une espèce d’autoportrait-puzzle. Quand je remets la main sur un de ceux que j’ai perdus de vue depuis longtemps, je peux faire un saut temporel de 10, 20, 30 ans. Et comme j’ai déménagé de nombreuses fois et que je suis un grand nomade, ils sont les marqueurs de lieux que j’ai habités ou que j’ai traversés.

Un jour, je me suis fait cambrioler et j’ai pu constater l’un des grands avantages des carnets : on vole un ordinateur, jamais un vulgaire tas de papiers reliés. Ils m’ont sauvé d’un véritable désastre, car je n’avais pas sauvegardé certains fichiers importants, dont des notes pour Tous les mots qu’on ne s’est pas dits.

Que trouve-t-on dans ton bureau ?

J’ai grandi sans bureau, dans une famille nombreuse. Je peux travailler debout, assis, allongé, avec du bruit, du mouvement, de la musique autour de moi. Mon bureau est surtout un lieu de stockage où plein d’objets s’empilent.On y trouve de tout, mais on n’y retrouve rien ! L’une de mes professeurs de sciences physiques aimait à répéter que l’ordre est un cas particulier du désordre, je me suis appliqué à suivre le cas général plutôt que le cas particulier.

As-tu des rituels d’écriture ?

Je n’ai pas un unique rituel d’écriture que je reproduis pour tous mes livres, mais j’en invente un nouveau pour chacun. Pour Tous les mots qu’on ne s’est pas dits, je commençais ma journée par regarder des vidéos de basket NBA, puis je jouais aux échecs en ligne et je me lançais dans l’écriture. Dans la journée, je m’arrangeais aussi pour courir. Le risque : quand je joue contre un adversaire coriace aux échecs, je peux y passer la journée, ou quand je suis particulièrement en forme à la course, je peux perdre beaucoup d’énergie en allongeant la distance et en accélérant le rythme. Mais en général, ce sont des activités qui m’aident à me concentrer sur l’écriture.

Les carnets de Mabrouck Rachedi / ©Mabrouck Rachedi
À quand remontent tes premiers textes ?

J’ai commencé à écrire à l’adolescence. J’ai grandi en banlieue et j’avais le sentiment que, quoi que je puisse dire, je ne serais pas entendu. Mon antidote à cette fatalité a été de coucher sur papier mes impressions, mes opinions, le fruit de mon imagination. Ce n’est pas un hasard si mon premier manuscrit, Le Poids d’une âme, parlait d’un jeune homme mal dans son milieu qui est pris dans un engrenage. J’étais fasciné par le constat que des textes vieux de plusieurs siècles pouvaient me toucher et cela m’a convaincu de la puissance de l’écrit.

Comment est venue l’idée de ton dernier livre Tous les mots qu’on ne s’est pas dits ? 

Le point de départ est tiré de la réalité. Pour fêter l’anniversaire de Fatima, ses enfants ont loué une péniche qui va la conduire jusqu’à la Tour Eiffel, qu’elle n’a jamais vue. Je me suis amusé à introduire des éléments de ma propre vie çà et là. Je mets ainsi en scène un double littéraire, Malik, qui vient d’arrêter l’analyse financière pour essayer de faire publier son premier roman, « Le Poids d’une âme ». J’ai brouillé les pistes entre réalité et fiction.

« Tous les mots qu’on ne s’est pas dits » aborde le thème de l’identité, qui m’habite depuis longtemps. En 2015, après les attentats, il est devenu encore plus prégnant et je me suis exprimé à ce sujet dans plusieurs tribunes. Au bout d’un certain temps, je me suis arrêté de réagir à l’actualité et j’ai décidé d’agir dans le temps long, selon mes propres termes, à mon propre rythme.

Je voulais montrer plusieurs facettes d’identités à travers une galerie de personnages. Ces identifiés complexes se construisent lors d’épisodes étalés sur plusieurs époques. Certains sont liés à des événements marquants de l’Histoire, d’autres sont plus anecdotiques. C’est ainsi que se côtoient la guerre d’Algérie et la première diffusion du clip « Thriller » de Michael Jackson, le mythe du retour au bled et le bandeau de Brigitte Bardot, la destruction des tours HLM des Minguettes et des chocolats distribués lors d’une fête d’entreprise… Les névroses individuelles et collectives s’entremêlent et nous déterminent. Tout autant que nos bonheurs et c’est une autre face que je voulais mettre en avant, une identité joyeuse dont l’acte fondateur est la décision de Fatima d’épouser Mohand alors qu’elle était promise à un autre. On se construit dans le conflit, mais aussi dans l’amour.

Écrire est-il un plaisir ?

Avant de commencer à écrire, je tâtonne, je doute beaucoup. Quand je suis lancé dans ma routine d’écriture, ça devient un plaisir. J’aime être ce démiurge qui invente des personnages, des situations. Les relectures et les réécritures sont plus laborieuses. Je peux être très maniaque, je dois me fixer un nombre limité de relectures sinon je n’en finis jamais, comme le personnage de Joseph Grand, dans La Peste de Camus, qui réécrit sans cesse la première ligne de son manuscrit. Dans l’écriture comme dans ma vie, tant que je vois du sens dans ce que je fais, je suis prêt à faire les efforts. Tout n’est pas question que de plaisir dans l’acte en lui-même, mais aussi dans le résultat espéré.

Tu animes régulièrement des ateliers d’écriture, peux-tu donner un conseil indispensable pour les jeunes auteurs qui se lancent ?

Mon conseil : ne pas écouter quelqu’un qui dirait qu’il y a un conseil indispensable. Ce qui aurait pu être considéré comme des erreurs m’ont aussi ouvert des portes. J’ai envoyé le manuscrit de mon premier roman, Le Poids d’une âme, en écrivant à une éditrice via un formulaire de contact sur Internet. Il était explicitement indiqué que ce formulaire n’était pas destiné aux manuscrits, j’y ai pourtant parlé de… mon manuscrit. L’éditrice m’a immédiatement demandé de lui envoyer mon texte. Comme dans le Fight Club, la règle est qu’il n’y a pas de règle.

Quel est le livre qui t’a donné envie d’écrire ?

Le Père Goriot de Balzac. J’ai été transporté par l’histoire et, surtout, par le style. Je me suis dit : c’est ça que je veux faire. La toute première histoire que j’ai imaginée est celle qui est devenue Le Poids d’une âme, mon premier roman. Il y a quelques années, j’ai retrouvé un carnet de notes où figurait mon tout premier plan. Je l’ai évidemment égaré.

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