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©Martin Winckler

Dans les carnets de Martin Winckler

Cette semaine, le Journal d’Albion vous propose d’entrer dans les carnets de Martin Winckler. Médecin, écrivain et animateur d’ateliers d’écriture, il est connu pour son roman La Maladie de Sachs ou encore Le Chœur des femmes. Il nous raconte aujourd’hui son rapport à l’écriture, comment il construit ses romans et sa passion pour Agatha Christie. Entretien.

Comment utilisez-vous vos carnets au quotidien ?

J’ai commencé avec des cahiers quand j’avais 12-13 ans. J’ai tenu un journal de 1968 à 2012. Et à partir de 1995, j’ai eu un journal en ligne. J’étais très pointilleux sur le type de carnet. Il me fallait absolument des lignés. J’ai trouvé les premiers en Angleterre. Puis, il y a eu les cahiers chinois à couverture noire et dos rouge, mais j’en ai eu de toutes sortes. Je m’en servais comme journal essentiellement — ce que je ne fais plus, puisque quand j’ai un coup de gueule à passer, désormais je le poste sur mes blogs —, mais je m’en servais aussi pour prendre des notes pour un travail en cours, ou des conférences que je devais donner. Aujourd’hui, j’ai surtout des carnets dans un format A5. Je n’aime pas trop écrire sur mon téléphone ou ma tablette. Je prends des notes, j’écris des listes, des adresses… J’ai aussi des petits blocs de feuilles pour ne rien oublier. Quand je ne suis pas chez moi, je prends toujours un carnet et un stylo.

Vous utilisez aussi vos carnets quand vous êtes à l’extérieur dans une optique d’observation, de choses que vous pourriez voir pour les réutiliser ensuite dans un roman ?

Ce sont plutôt des histoires de rencontres, de discussions, de phrases que j’entends dans la rue. À une époque, quand j’étais beaucoup à Paris, j’allais souvent dans les cafés et dans les moments d’attente j’écrivais dans mes carnets. 

Et pour vos romans, écrivez-vous à la main ?

Quand j’avais 17 ans, j’ai passé un an aux États-Unis. Ma mère américaine, Betty, qui était professeure dans le lycée où j’allais, m’avait choisi un certain nombre de matières, et j’y avais ajouté un cours de dactylographie. J’ai vu toute mon enfance ma mère taper à la machine — elle était secrétaire médicale. J’étais très jaloux, puisqu’écrire à la machine va beaucoup plus vite qu’à la main. Quand j’ai pu prendre ce cours de typing, en trois mois, je savais taper. Quand je rentrais, Betty me prêtait sa machine mécanique. Je m’en suis servi pour écrire à mes parents, puis à la fac de médecine. Après, j’ai eu une machine électrique, une IBM. Pour mon premier roman, il y a eu deux versions : la première sur mon IBM, et la deuxième sur un ordinateur que je venais de m’acheter. J’étais jeune médecin installé, c’était un investissement professionnel. Depuis, j’écris tous mes romans sur ordinateur, mais je corrige à la main. Pendant longtemps, j’ai imprimé. Désormais, j’ai une Remarkable. C’est une tablette sur laquelle je mets le PDF du texte que j’ai écrit, et je peux corriger à la main sur la tablette dans les marges, comme je le faisais auparavant sur le papier.

Les carnets de Martin Winckler / ©Martin Winckler

Les carnets de Martin Winckler / ©Martin Winckler

Dans votre livre Ateliers d’écriture (P.O.L., 2020), vous révélez que vous vous donnez des contraintes, comme celle des Trois mousquetaires, dont vous reprenez la structure pour votre roman Les Trois médecins. C’est incroyable cette histoire, pouvez-vous nous en parler un peu ?

Georges Perec dit que les contraintes le libèrent. Quand on a une trame sur laquelle construire son histoire, c’est quand même plus simple. On peut transformer les péripéties. Quand j’ai eu cette idée des Trois mousquetaires, je me suis dit : « Et pourquoi pas ? » J’ai relu le roman très précisément, et j’ai fait le découpage des morceaux de bravoure. Je voulais être fidèle. Le deuxième problème que j’ai eu vient des choses que je ne pouvais pas garder, comme les valets des mousquetaires. Mes étudiants en médecine ne pouvaient pas avoir de valets. En revanche, je les ai transformés et j’en ai fait des femmes de ménage. À l’inverse des trois mousquetaires qui sont servis par des valets, ici, ce sont mes étudiants qui s’occupent des femmes de ménage quand elles tombent malades. J’ai transposé. La rencontre des trois mousquetaires, c’est d’Artagnan qui les bouscule et les défie. Ils se retrouvent dans la perspective de mourir de la main d’un mousquetaire avant de l’être devenu. Comment le transposer dans une fac de médecine des années 70 ? Il fallait que je sois fidèle à l’esprit. Quelle compétition pouvaient avoir des étudiants en médecine ? Des parties de baby-foot ! Et là, ça devient limpide. La contrainte est quelque chose de très stimulant pour l’esprit. Elles révèlent le type d’engagement et d’écriture que les gens veulent faire.

Vous vous donnez toujours des contraintes aujourd’hui ? 

Ce ne sont pas exactement des contraintes. Je cherche à trouver le cadre : qui parle, à qui, quand et il me faut une trame narrative qui soit un plan du labyrinthe que je vais parcourir. Pour La Maladie de Sachs, j’ai pris mon emploi du temps au quotidien dans mon cabinet médical. Il me faut une trame topographique et temporelle. Parfois, ça m’est donné par un livre. Pour Le Chœur des femmes, j’ai utilisé la trame du film Barberousse d’Akiro Kurosawa, et qui se passe dans un dispensaire en 1800 à Kyoto. Il n’y a pas besoin de connaître Barberousse, et les histoires sont vraiment différentes. Parfois, je dis à mes participantes en atelier d’écriture : « Vous êtes Dieu, et vous voulez faire un poisson. Votre poisson n’aura pas la même tête en fonction de son arête. Si c’est une baleine, ce sera un squelette. Si c’est un requin, ce sera une arête centrale. Il faut l’arête, et après on met la chair dessus. » Je suis très pratico-pratique. Je leur dis de construire leur itinéraire. S’ils veulent faire Compostelle, par exemple, par où commencer ? On peut partir d’Angleterre. Il faut poser son plan, dans un temps limité. Et peut-être que sur le chemin, vous vous arrêterez à un endroit que vous n’aviez pas prévu, parce qu’il se passe quelque chose dans l’écriture. Il y a une grande liberté dans la façon d’avancer. Il faut choisir où aller. C’est comme un voyage. Ce n’est pas pareil de dire : « Je vais dans les îles Galapagos » ou « Je vais à Bruges ». Il faut choisir une base de départ, une histoire, un argument à traiter. Je leur dis aussi de partir de manière simple. Plus on est simple, plus on reste ouvert. La Maladie de Sachs qui a 114 chapitres, dont on a vendu des centaines de milliers d’exemplaires, j’étais parti sur une idée simple : la vie quotidienne d’un médecin généraliste de campagne, à quoi j’ajoutais qu’un médecin généraliste était une personne comme les autres. Et voilà. 

Est-ce que des livres vous ont donné envie d’écrire ? 

En soi, tous les livres m’ont donné envie d’écrire. Écrire, pour moi, c’est raconter des histoires. Quand j’étais petit, j’en inventais. Hier, j’ai vu un documentaire sur Agatha Christie, pour les cent ans de la publication de son premier roman. Dans ce documentaire de la BBC, ils ont eu accès à des bandes magnétiques qu’elle avait enregistrées. Elle disait qu’elle n’avait pas lu jusqu’à l’âge de 8 ans, parce que sa mère était Christian scientist, et il ne fallait pas que les filles apprennent à lire. Agatha Christie était seule avec sa mère, donc elle inventait des histoires. Elle a appris à lire toute seule, et a passé son temps à regarder autour d’elle. Ce qui lui a permis d’emmagasiner des tas de choses sur le langage, les postures, les attitudes, les nuances… Ses romans sont d’une finesse psychologique extraordinaire. Les analyses de comportements que font Poirot ou Miss Marple sont incroyables. Les analyses de sens sont fulgurantes, et elle n’est jamais allée à l’école ! Je crois véritablement qu’on apprend à raconter des histoires en racontant des histoires, et qu’on apprend à écrire en lisant. Les livres que j’ai commencé à lire sur l’écriture, je les ai lus relativement tard, à l’âge adulte, vers 25-30 ans. Je cherchais une validation de mon écriture. Il y a des livres qui m’ont beaucoup aidé. Ils disaient tous qu’écrire était du boulot. On peut avoir des aptitudes particulières comme pour la musique ou le dessin, mais ça reste du travail. Ça m’a soutenu dans une pratique que j’avais déjà. Ce sont des livres qui m’ont déculpabilisé.

Et avez-vous des auteurs qui vous suivent depuis longtemps ? 

J’ai plein d’auteurs phares. Au départ, il y a Isaac Asimov, les écrivains de science-fiction et de littérature policière, surtout ceux qui écrivaient des nouvelles. Pour moi, la nouvelle me paraissait plus envisageable que le roman au début. J’étais dans une perspective de progression. J’ai eu de la chance de tomber sur Paul Otchakovsky-Laurens. Quand il m’a appelé pour me dire qu’il allait publier mon premier roman, il a posé la main sur le manuscrit qui était sur la table, et il m’a dit : « Je vais vous dire quelque chose, mais je ne sais pas comment vous allez le prendre. J’ai lu ça comme un roman d’Agatha Christie. » Je lui ai dit : « Mais je vous embrasse ! » (Rires) Quand j’ai fini mon deuxième roman, il ne m’a pas publié. Il m’a dit que ce n’était pas achevé, que c’était creux. Il m’a dit : « Ça, c’est Jean Santeuil. » Il était un grand lecteur de Proust, et pour lui, c’était une manière de me dire que Proust n’avait pas commencé par la Recherche etqu’il voyait pour moi le même type d’étapes que quand on regarde Jean Santeuil par rapport à la Recherche. Quand je lui ai envoyé La Maladie de Sachs, il m’a dit que c’était le roman qu’il attendait. Plus que les auteurs phares, je crois que ce sont plutôt un certain nombre de contacts personnels et les gens qui m’ont encouragé et qui ne m’ont pas traité de haut. Quand j’étais en France, à l’adolescence, je ne disais pas que j’écrivais. Sinon, on me répondait : « Oui, mais tu ne vas pas être Proust. » Quand je suis arrivé aux États-Unis, j’ai dit que je m’inscrivais en médecine, et que je voulais aussi être « writer ». Les Américains me disaient que c’étaient deux bons métiers. Pour répondre à votre question, ce qui m’a aidé fut plutôt la bienveillance des rencontres, que des écrivains en particulier. 

Dernières parutions de Martin Winckler à retrouver en librairie en cette rentrée littéraire :

Si vous aussi vous avez envie de vous mettre à écrire un roman ou des nouvelles, voici quelques-uns de nos carnets :

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