Dans les carnets de Cécile Pivot
Cécile Pivot / ©Pascale Lourmand

Dans les carnets de Cécile Pivot

Nous avons eu le plaisir de rencontrer Cécile Pivot, à l’occasion de la sortie de son nouveau roman, Les Lettres d’Esther, paru chez Calmann-Lévy en cette rentrée littéraire. Elle nous parle de ses carnets, de son rapport à la lecture, et de son amour pour la correspondance. Entretien.

Comment utilisez-vous vos carnets ?

J’ai un carnet consacré à mes factures, aux nouveaux mots que j’apprends, aux petites phrases que j’aime, que j’aimerais apprendre par cœur. J’ai toujours un petit carnet dans mon sac, et dans mon bureau un plus grand avec des lignes. J’en ai trois ou quatre. J’en ai d’ailleurs jeté un en rentrant de vacances, qui était quasiment fini…

Vous les jetez ?

Oui, je les jette. Je jette tout. Bon, ça dépend du carnet, mais je jette des carnets plutôt moches, où j’écris ce que je dois faire. Avant de les jeter, je les feuillette page après page, et je regarde s’il n’y a pas des choses à garder, que je reporte sur un prochain carnet.

Vous jetez par peur que quelqu’un tombe dessus, ou parce qu’il est fini, tout simplement. 

Parce que j’ai besoin de vide. Je n’aime pas du tout l’accumulation des choses. J’ai une bibliothèque chez moi. Il est inenvisageable que je place des livres au-dessus des autres parce que je n’ai plus de place. Je préfère les donner. Le côté visuel est important. J’ai une très belle bibliothèque. Il y a des petites photographies, mais j’aime aussi le vide, la respiration, comme une ponctuation. Dès que je sens que ça s’accumule, j’étouffe. 

C’est une forme de soulagement de jeter vos carnets ? 

Oui, bien sûr. Quand j’ai fini un carnet, je le jette. C’est un soulagement. Je ne vais pas garder ça, ça n’a aucun intérêt. Je crois que l’une des pires choses que j’ai vécue, c’est d’avoir vidé l’appartement de ma grand-mère. Au-delà de la disparition des gens qu’on aime, aller chez eux et tout mettre dans des cartons… Pourquoi garde-t-on tout ça ? Ce n’est pas un cadeau qu’on fait à nos enfants et à nos petits-enfants. Notre tri, faisons-le nous-mêmes.

Vous n’êtes pas très matérialiste. 

D’une certaine manière, si. Ce qui est étrange, c’est que dans mon bureau, j’ai deux étagères où je ne pose que les carnets vierges. J’ai travaillé pour le journal de décoration Maison française. Pendant longtemps, nous avions des rendez-vous avec des attachées de presse pour du nouveau mobilier, du textile, et la grande mode était d’offrir des carnets avec le nom de la marque. Donc j’en ai plein, et moi-même j’en ai acheté beaucoup. Moins maintenant. Et j’ai toujours un Filofax, le même depuis vingt ans. Pour moi, c’est aussi un carnet. Et comme ces derniers, je le jette une fois l’année terminée.

Et vous avez un rapport à l’écriture manuscrite ?

Très peu, je n’aime pas beaucoup mon écriture. Parfois, je n’arrive même pas à me relire. Je me dis que je pourrais mieux m’appliquer… Je suis admirative des gens qui ont des carnets qu’ils entretiennent parfaitement et qui ont une écriture magnifique.

En revanche, vous n’écrivez pas vos romans sur des carnets. Pourquoi ?

J’ai toujours beaucoup travaillé sur ordinateur. Très vite, l’envie d’écrire sur papier m’est passée. J’ai toujours un carnet dans mon sac et aussi sur ma table de nuit, dans lesquels je prends des notes pour mes romans. En revanche, j’écris sur ordinateur. Mon premier livre, Comme d’habitude (Calmann-Lévy, 2017), est sur mon fils, qui est autiste. C’est notre histoire à tous les deux depuis sa naissance. Heureusement que j’avais pris beaucoup de notes dans des carnets. Ça m’a permis d’écrire ce livre. Je suis retombée sur des pages incroyables. J’ai un rapport au temps très flou, et je n’ai pas une bonne mémoire. Alors je crois que je n’aurais jamais écrit ce livre si je n’avais pas eu ces carnets. J’ai évidemment tout modifié ensuite, mais ils m’ont énormément servi pour me remettre à la tâche. Depuis, en revanche, j’ai juste des carnets pour me souvenir des choses. 

Votre nouveau roman, Les Lettres d’Esther, vient de sortir en librairie. Comment êtes-vous venue à écrire sur l’écriture ? 

Ne plus écrire de lettres me manque. Quand j’étais ado, j’écrivais des lettres à mes copines pendant l’été. Je me demande si ce n’est pas la lettre qui m’a donné envie de devenir écrivain. Pour mon premier roman, Battements de cœur, le personnage d’Anna va vivre seule sur une crique en Croatie. Son meilleur ami la retrouve et lui écrit des lettres. Je me suis aperçue en les écrivant, que j’y prenais un immense plaisir. C’est après ce premier roman que j’ai eu envie d’écrire un livre autour de la correspondance. 

Vous imaginez donc dans Les Lettres d’Esther un atelier d’écriture autour de la correspondance. Mais ce n’est pas uniquement un atelier d’écriture créatif, il y a une forme de thérapie derrière. Vous pensez que l’écriture peut être un moyen de se soigner ?

Oui, bien sûr. Il faut avoir envie de se livrer au départ évidemment. Si vous allez chez le psy sans avoir envie de parler, il ne se passera rien. En ce qui concerne mes personnages, ils ont des choses à dire, des peines, des blessures, des failles. À partir de ce moment-là, l’écriture est un formidable moyen de se livrer. Il y a trois choses. D’abord, dans l’écriture, on est seul face à soi-même. Ensuite, dans mon atelier, les participants s’adressent à des gens qu’ils ne connaissent pas, donc il y a une certaine liberté. Il n’y a pas d’enjeu, parce que, probablement, ils ne se reverront pas. Enfin, quand on écrit, on n’emploie pas les mêmes mots qu’à l’oral. Chaque moyen de communiquer implique des mots différents. J’ai tendance à penser qu’on va se donner un peu plus de mal à l’écrit, quand on est seul avec son papier et son crayon. Et il y a une dernière chose qui m’intéresse dans la lettre, c’est le temps. On se donne du mal, on écrit la lettre, il faut la mettre sous enveloppe, avoir un timbre ou aller en acheter… Ce n’est pas grand-chose, mais il y a une démarche. Et le temps qui suit, on ne le maîtrise pas : ni le moment où la lettre va être reçue ni le moment où la personne va nous répondre. 

Et que pensez-vous des ateliers d’écriture ? En avez-vous déjà animé ? 

Je trouve ça formidable, c’est une très bonne chose pour les gens qui ont envie d’écrire. En ce qui me concerne, en revanche, je ne suis pas sûre qu’animer des ateliers d’écriture soit vraiment mon truc. Je n’ai pas l’âme d’un prof…

C’est amusant que vous ayez eu cette idée d’atelier d’écriture sans en avoir jamais animé. 

Alors l’atelier était presque un prétexte. Ce n’est pas le thème de mon livre. Je me suis demandée comment écrire un roman autour de la lettre. J’ai trouvé ce prétexte d’Esther, libraire à Lille, qui décide d’animer un atelier d’écriture autour de la correspondance. Sinon, je ne connais pas bien les ateliers d’écriture. Il est d’ailleurs hors norme, dans la mesure où il se déroule à distance. J’ai tout de même rencontré des animatrices à Lyon, chez Paragraphe : Geneviève Metge et Florentine Rey. Elles m’ont beaucoup parlé de leurs ateliers, et notamment des exercices qu’elles donnent à leurs participants. Ce qui m’a beaucoup aidé pour le personnage d’Esther.

Justement, en ce qui concerne l’écriture, avez-vous des rituels lorsque vous écrivez vos romans ?

Non, pas vraiment, mais à partir du moment où je commence, j’écris tous les jours, du lundi au dimanche. Après, ça peut être une demi-heure dans la journée, mais il n’y a pas un jour sans écriture. Sinon, j’écris à mon bureau… Quand j’y repense, il y a un an, j’ai arrêté de fumer. C’était un vrai plaisir d’écrire et de fumer le soir. Je ne fumais jamais la journée, mais le soir à partir de 19 heures, je m’installais à mon ordinateur avec mes cigarettes. Ça, c’était un vrai rituel.

Enfin, pour conclure, pouvez-vous nous parler d’un livre qui vous a donné envie d’écrire ? 

Non, ce sont tous les livres. Je n’ai pas de livre de chevet. J’ai grandi avec les livres. La littérature est ma seconde peau, mais je n’ai pas eu de révélation un jour. Je le raconte dans le livre Lire, que j’ai écrit avec mon père (Bernard Pivot — NDA). Moi qui n’ai aucune mémoire, je me souviens du moment où j’ai appris à lire. Je me souviens de l’école, du papier du livre, de la sensation de ce papier très blanc, très lisse. Je me souviens d’avoir déchiffré une lettre, puis deux lettres qui font une syllabe, puis une syllabe et deux syllabes qui font un mot. C’était magique. Après cela, je n’ai plus jamais arrêté de lire. 

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