Dans les carnets de Lauren Malka

Dans les carnets de Lauren Malka

Cette semaine, le Journal d’Albion vous propose d’entrer dans les carnets de la journaliste-auteure, Lauren Malka. Elle est l’auteure du Goût de la philosophie au Mercure de France, de Les journalistes se slashent pour mourir chez Robert Laffont, et elle écrit pour le magazine Causette.

Combien utilises-tu de carnets en même temps ?

Pour me sentir bien, j’utilise trois carnets. J’ai d’abord mon journal intime, mon agenda, et un carnet de to-do-list, que j’utilise tous les jours. J’y reporte les éléments de la veille, je barre les travaux faits. Ça doit faire vingt ans que je vis avec eux. Mais je suis justement en train de changer mon système après quelques soucis. Depuis trois ans, je suis en free lance. J’ai de plus en plus de commandes, qui s’ajoutent à mes projets persos, et je ne m’en sors plus. Je dois de plus en plus refuser des commandes… Ou alors si je peux le faire, c’est six mois plus tard, et je sens que ça agace un peu.

C’est-à-dire ?

Quand tu es free lance, tu dois être disponible. Alors, je me suis penchée sur la question, et me suis aperçue que la to-do-list pouvait aussi être angoissante. Sur le même plan, il peut y avoir des tâches minuscules, comme « aller à la poste » et des projets de vie comme « écrire tel livre ». C’est très angoissant. Depuis quelque temps, je commence à utiliser mon portable, et l’agenda de Google. Je subdivise chaque grande tâche en mini-tâches sur plusieurs jours. Je suis triste de me passer de mes deux carnets, mais j’avance plus sereinement. Ce sont des rétro-planning, comme une entreprise, ce qui me permet d’être plus pro. 

En dehors de l’organisation de l’emploi du temps, as-tu un autre carnet ?

Oui, un journal intime (accès sur mes projets boulot, dans un sens), qui est très introspectif. C’est indispensable. 

Et ça te prend beaucoup de temps tous les jours ?

Aujourd’hui, je crois que je n’ai fait que ça…

Mais cela te permet d’avancer sur tes projets, donc c’est plutôt productif, non ?

Oui, tout va ensemble. Parfois, je parle de choses intimes, et je termine par : « Au fond, ce projet, pourquoi je le fais ? » Ce qui me permet de trouver le début de mon article. Parfois, ça peut être un article pour Causette ou une nouvelle. Je ne segmente pas du tout. Je veux que ce soit sincère. Et pour cela, il faut que j’aille chercher au fond de moi l’origine des projets, que je me connecte à la personne avec que j’ai rencontrée. C’est très important pour moi. Souvent, ça me permet de canaliser mes idées. Je travaille sur différents projets de façon simultanée dont j’ai besoin de cette colonne vertébrale. J’ai parfois l’impression d’avoir des dizaines de chevaux à l’intérieur de moi, il faut que je les canalise, que je me concentre sur l’un d’entre eux. Il faut l’emmener à bon port avant de s’occuper des autres. Mon journal intime prend la forme d’un carnet, mais je le continue aussi sur l’ordinateur.

Je crois que tu as aussi un carnet pour la construction de tes textes ?

Oui, j’en ai un dernier, qui n’est pas nomade, qui ne sort jamais de chez moi. Par exemple, en ce moment, j’écris un article sur Amélie Darvas, qui est une chef restauratrice. Je construis l’article avec des post-its, ce qui permet de hiérarchiser le travail et les idées. Je cherche comment raconter l’histoire. Et ça me permet de gagner du temps. J’ai l’impression d’avoir des tas de lettres en moi dans le désordre. Avec les carnets, je les pose une par une comme au Scrabble et je viens avec une loupe (myope que je suis) pour essayer de décrypter le message. D’où peut-être mes petites constructions de post-ils, l’écriture à la main, à l’ordi, partout tout le temps.

Les carnets de post-it de Lauren Malka

Ça m’a aidé pour mon livre Le Goût de la philo, ainsi que pour mon documentaire de 90 minutes que j’écris pour France 5, sur l’histoire de France à travers les pratiques culinaires, depuis les années 50. Ce que je fais porte un nom. Je l’ai fait sans le savoir. Je crois que c’est le design intellectuel. Il y a une discipline qui existe et qui réfléchit à la meilleure façon d’organiser sa pensée visuellement. 

Je connais ta méthode, mais installée au mur. Des écrivains, réalisateurs ou scénaristes utilisent ce système de post-it et les collent au mur. 

Oui, je le fais parfois aussi.

Je vois que tu as apporté d’autres carnets. 
Journal intime et carnet de dessins

Oui, ce sont les historiques. J’avais 7 ans lorsque j’ai commencé mon premier carnet. J’ai tout gardé depuis, et je n’ai jamais arrêté. Il y en a où je dessine, d’autres qui sont des journaux intimes, d’autres où je collais les photos de mes amis, certains où j’écrivais des recettes. J’en ai même un spécial Joseph Kessel. J’y passais un temps fou. J’adore les retrouver. 

As-tu un roman en cours d’écriture ? 

À une époque, j’avais du mal à me lancer dans l’écriture d’un roman, parce que j’avais l’impression que tout ce que je pouvais écrire était un journal intime. C’est une discussion que j’ai beaucoup eue avec Sophie Adriansen. Je ne voyais pas l’ouverture possible entre mes journaux et le roman. Et elle me disait que ça allait ensemble. Je pense sincèrement que ces journaux sont impubliables et illisibles pour la plupart des gens, mais c’est devenu la zone de lancement pour tous mes textes. En ce moment, j’ai un projet, mais il faut que je trouve le temps. J’essaye de trouver une résidence d’auteur. J’écris aussi une nouvelle sur l’intestin, et j’ai proposé une co-édition sur le corps féminin entre Rageot et Causette. Nous sommes 6 autrices à écrire sur les différentes parties du corps. 

Trouves-tu qu’il y a quelque chose de particulier avec l’écriture manuscrite ?

Écrire à la main exige une forme de patience. La réflexion va plus vite, et donc elle est obligée de murir davantage. J’écris plus doucement et plus laborieusement. Il faut une patience lors de l’écriture à la main. J’ai des souvenirs tellement forts avec l’écriture dans mon enfance et adolescence. Le fait d’écrire à la main provoque cette réminiscence de cette époque où je fermais la porte de ma chambre pour tout raconter. Un plaisir décomplexé de l’écriture,  ce moment où tu découvres le jeu des mots, où tu ne penses pas du tout au regard extérieur, contrairement à aujourd’hui, où j’ai quand même la pression de plaire aux rédacteurs en chef, aux lecteurs… 

Pourrais-tu me donner un livre et un film qui t’ont marqué dans ton processus d’écriture et de création ?

Gatsby le magnifique m’a beaucoup marquée, et À la recherche du temps perdu. En le lisant, je me suis dit : « Je suis sûre que je suis cap, il pense comme moi ! » (Rires) Bon, une fois passé au papier, ce ne fut pas du tout comme je l’imaginais… (Rires) Il y a aussi Kafka. Quand il écrit sur sa décision d’écrire, et qu’il renouvelle cette décision sans arrêt dans ses carnets, c’est fou. J’ai trouvé un miroir génial. C’est exactement ce que j’écrivais sans arrêt dans mes carnets. C’est aussi perturbant de découvrir cette littérature intime quand on a soi-même ce réflexe quotidien depuis l’âge de 7 ans…

Les carnets d’adolescence et de To-do-list de Lauren Malka

Vous pouvez retrouver Le Goût de la philosophie, dernier livre de Lauren Malka, au Mercure de France. Son prochain livre, Ceci est mon corps, est un recueil de nouvelles collectif, qui paraîtra le 4 mars prochain, chez Rageot en partenariat avec Causette. Pour découvrir son blog et sa passion pour les carnets, c’est par ici

Et si vous aussi vous souhaitez commencer un carnet pour organiser votre emploi du temps ou écrire votre roman, l’Atelier d’Albion vous invite à découvrir sa boutique en ligne

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