Dans les carnets de Charlotte Bouteloup
©Charlotte Bouteloup

Dans les carnets de Charlotte Bouteloup

Cette semaine, le Journal d’Albion vous propose d’entrer dans les carnets de Charlotte Bouteloup. Elle tient l’excellent blog littéraire Loupbouquin (vous pouvez aussi la retrouver sur Instagram). Sinon, elle est consultante en stratégie digitale et social média, ex-planneur stratégique en agences à Paris. Elle s’explique :

“Mais dès que j’évoque ce nom de métier « Planneur stratégique », on me regarde avec des yeux de hibou effaré. En gros je construis le territoire d’expression de marques, des actions marketing, des opérations, des contenus social média, j’imagine des histoires, je travaille aussi avec des influenceurs.  Et j’ai la chance de travailler aujourd’hui pour des marques que je choisis et qui ont de vraies valeurs, donc je m’éclate. Et la littérature et l’écriture me servent absolument tous les jours dans mon métier, c’est comme une continuité.”

Pourquoi écrire dans des carnets ?

À ta question me viennent trois choses avant de répondre pour le carnet.

• La vision de Christian Bobin, qui dit que l’on écrit pour rejoindre le silence qui manque à tout amour.

• L’essai de Duras avec son livre Écrire qui ancre le fait d’écrire comme un acte de vie profond, mais aussi de mort. On écrit pour se souvenir de ce qui n’est plus.
Pour exister encore lorsqu’on ne sera plus là. Et puis également pour témoigner du commun, de l’insignifiant qui pourtant a un sens dans ce monde.

• Et aussi le travail fondamental d’Annie Ernaux. Écrire la vie. En un titre, elle a tout dit non ?
Alors, je pense que le carnet devient un peu le gardien de tout ça (l’amour, la vie, la mort, ce que l’on veut qui perdure après nous).

L’écrin. Nos pensées sont déjà totalement disséminées, ça part dans tous les sens, c’est chaotique. Je crois qu’on a besoin d’un lieu commun, fermé, de ramener de l’ordre en écrivant dans des carnets. Avec une couverture et une dernière de couverture qui enferment et rangent en un seul endroit tout ce qui doit sortir de nous, même si c’est dans un grand désordre. Surtout même si c’est en grand désordre.

Que trouve-t-on dans tes carnets ?

Et bien justement, un grand désordre… Qui est peut-être aussi le reflet de mon désordre mental, je ne sais pas.
Il y a des citations, celles que je trouve au fil de mes lectures et que je veux ne pas oublier.
Il y a des pensées trop brutales qu’il faut que je couche sur le papier.
Il y a des débuts d’idées de manuscrits, de pistes.
Il y a un peu de mon cœur à la dérive aussi. J’ai déjà changé de carnet après une rupture.
Parce que c’était trop plein de l’autre. « Repartir d’une page blanche », c’était exactement l’idée. Ah et j’ai déjà eu un carnet qui avait commencé en carnet de trucs de notes dans tous les sens et qui a fini en carnet de recettes sur ses dernières pages. Et avant, mais plus aujourd’hui, car le je le fais sur mon iPhone, je faisais des listes. Des listes de plein de trucs. De courses, de trucs à faire dans la journée (j’adore les to do list, je suis une « To Do List Girl » juste pour le plaisir de cocher ou rayer les trucs que j’ai fait), à ne plus faire, des listes de prénoms que j’aimais bien, des listes d’auteurs à lire, des listes de lieux à visiter, de restaus à essayer… L’absurdité de la liste !

Quel est ton rapport à l’écriture manuscrite ?

J’adore écrire. Parce que j’adore les mots. J’écris d’ailleurs beaucoup dans mon métier, sur l’ordi, mais j’use aussi beaucoup de cahiers. J’aime le papier. Quand j’étais gosse, j’adorais le papier Clairefontaine. J’écrivais avec un stylo plume Parker et j’adorais la sensation de l’encre qui glissait comme un vernis sur la feuille. C’est important d’écrire à la main. C’est notre identité. On dit beaucoup de choses du monde dans lequel on vit. L’uniformisation, la perte de sens, de valeur. On est morcelés entre nos smartphones, nos ordis et puis un peu la vie.

Écrire à la main c’est exister. C’est sortir du virtuel, c’est l’imperfection, ce sont vos lettres à vous, vos ratures et pas des lettres toutes faites et parfaites pour être sûr d’être lus. On y gagnerait peut-être tous à être moins « lisibles ». Mon doc’ écrit toujours ses ordonnances à la main et j’adore, je ne comprends rien, mais c’est comme un jeu, essayer de le déchiffrer. Et puis écrire à la main, c’est donner le temps à sa pensée. C’est aller moins vite. C’est une trace. Une vraie.

Les carnets de Charlotte / ©Charlotte Bouteloup
As-tu des rituels d’écriture ?

Oui je mets des dates à chaque fois que j’écris, comme les petits vieux. J’aime bien reprendre certains carnets et me dire « ah ouais j’ai écrit ça tel jour de telle année ». J’écrivais énormément aussi quand j’étais au lycée, je leur donnais des noms d’ailleurs à mes carnets, comme des titres de livres. Je les commençais toujours avec un nom sur la première page. J’ai perdu un grand carnet dans lequel j’écrivais quand j’étais lycéenne, j’aurais aimé le retrouver. Je l’avais appelé « L’heure où je ne dis rien. ». Les trucs d’ado quoi… Aujourd’hui je les commence tous par une citation d’un auteur. C’est beaucoup moins égocentrique/autocentré !

Quelle est la vie de tes carnets ?

Ils sont toujours chez moi. Dans le buffet. Je ne les sors jamais. Quand j’ai des trucs qui me viennent en marchant dehors, dans le train ou ailleurs je note dans mon smartphone et si c’était vraiment important, je peux le réécrire dans mon carnet.

Pour conclure, peux-tu nous parler de ton dernier coup de cœur littéraire ?

Oh ouiiii ! Je ne peux pas vraiment encore en parler c’est un livre de la Rentrée littéraire, Cosmétique du chaos d’Espedite chez Actes Sud. Un chef-d’œuvre de mots, de verbes, de poésie et un regard acéré sur nos sociétés, nos dysfonctionnements. Hasna, une femme, sort d’une opération de chirurgie esthétique payée par Pôle emploi. Le visage est devenu cet outil que l’on change pour être plus « désirable », dans « la norme » de ce que l’on attend de vous. Il est aussi devenu une arme. La société qu’Espedite décrit est une société sous surveillance permanente. Des lunettes ou un voile vous font emprisonner. Les villes sont devenues ces déserts de solitude. Les réseaux cet espace de captation et de contrôle des êtres. Hasna ne voit plus rien des visages qui l’entourent… Ce livre est une merveille. J’ai hâte de pouvoir en parler en janvier !

Vous pouvez retrouver les coups de cœur littéraires de Charlotte sur son blog Loupbouquin. Et si vous aussi vous souhaitez commencer un carnet pour écrire des to-do-list ou vos citations préférées, l’Atelier d’Albion vous invite à découvrir sa boutique en ligne